A l’aube du prêt à porter
« En haut, la jeune fille tomba droit dans le rayon des confections. C’était une vaste pièce, entourée de hautes armoires en chêne sculpté, et dont les glaces sans tain donnaient sur la rue de la Michodière. Cinq ou six femmes, vêtues de robes de soie, très coquettes avec leurs chignons frisés et leurs crinolines rejetées en arrière, s’y agitaient en causant. »
Extrait du roman d’Emile Zola « Au bonheur des dames ».
Une si jolie petite veste

La petite veste noire est si jolie dans la vitrine que l’on se laisse tenter.
La demoiselle entre.
-Bonjour !
Echange de politesse, tout à fait anodin ? La jeune fille ne sait pas trop pourquoi mais elle sent que ce « bonjour » l’engage.
Et, en effet, ce n’est pas rien. Elle vient de lier connaissance. Dorénavant, la conseillère de vente peut lui sourire et mieux encore lui proposer ses services.
-Vous cherchez quelque chose ? Est-ce que je peux vous aider ?
La jeune fille rougirait presque. La meilleure aide que l’autre pourrait lui apporter, pour l’heure, serait de s’effacer.
-Non merci, je regarde.
On vient de lui rappeler qu’elle se trouve dans un lieu privé : elle est entrée chez quelqu’un. De plus, la vendeuse, en lui proposant des services, dont elle se doute qu’ils sont superflus, parvient à créer une forme de reconnaissance.
-Si vous avez besoin d’aide, n’hésitez pas !
-C’est gentil ! Merci !
Là où l’affaire prend tournure
La jeune fille est soulagée, elle a enfin dénichée la veste qu’elle est entrée chercher. Elle avait tellement peur de devoir demander de l’aide.
Elle a raison : demander, c’est prendre le risque, hautement probable, que la vendeuse, après lui avoir rendu ce service, demeure à ses côtés.
Notre jeune cliente emporte, comme une voleuse, le vêtement jusqu’à la cabine d’essayage. Il n’y a pas de miroir. Elle doit sortir ce qui ne l’enchante pas.
Ainsi qu’elle commençait à s’en douter, la veste ne lui va pas du tout. Elle n’est pas assez cintrée. On est loin de l’effet qu’elle faisait dans la vitrine.
La vendeuse, une coquette jeune femme, arrive à la rescousse. Elle vient, de nouveau, offrir ses services.
-Elle vous va très bien ! S’exclame-t-elle avec enthousiasme. Elle est faite pour vous.
La jeune fille se trouve totalement déstabilisée, par cette appréciation à l’opposé de la sienne.
Comme elle semble dubitative, la conseillère de vente s’étonne :
-Qu’est-ce qui ne va pas ?
-Je ne sais pas. Dans la vitrine, ça ne faisait pas le même effet.
Comment expliquer l’inexplicable ?
Voilà notre héroïne qui s’empêtre dans ses explications. Nous aurions pitié d’elle, parce que nous aurions compris que la jeune fille ne désire pas investir ses précieuses économies dans un vêtement qui ne lui convient pas totalement. La vendeuse pour sa part, tout en affichant des signes d’impatience, s’efforce de bien comprendre où se trouve le problème.
Enfin, comme la jeune fille mime une taille cintrée, la conseillère s’écrie :
-Je vois ce que vous voulez dire. Nous avons mis des épingles sur la veste que porte le mannequin. Ca ne serait pas joli sans autrement.
Ainsi en va-t-il pour moi, aurait pu lui répondre la jeune fille. Mais elle ne dit rien soulagée d’être enfin comprise.
-Elle vous très bien, je vous assure. Et puis, il faut l’imaginer avec un pull dessous. On va sur les mauvais jours. Il faut de la marge.
(Ce n’est plus de la marge, qu’il me faudrait, mais un bon nombre de kilos, songe la jeune cliente).
-J’aurais préféré qu’elle soit plus près du corps, se croit-elle obligée de préciser.
-Je vois ce que vous cherchez. Je vais vous en trouver une autre.
La vendeuse revient avec un autre modèle que la cliente enfile docilement.
-C’est un modèle qui plait beaucoup. Les clientes l’adorent.
Perdre quelques kilos
-Elle est très jolie, en effet, mais je me sens un peu engoncée. Je crois que je devrais perdre un ou deux kilos au niveau des hanches.
La jeune fille réalise à quel point son corps est imparfait et ne peut tout endosser. Notez que c’est la silhouette de jeune fille qui ne va pas et non le modèle.
Après lui avoir présenté deux autres modèles qui ne conviennent pas, l’un à cause de sa matière, l’autre qui est vraiment trop longue, la serviable conseillère en apporte un qui devrait aller à merveille.
-J’ai trouvé ce que vous cherchez.
La jeune fille est bien embarrassée, la veste qu’on lui présente est beige. Elle a horreur du beige. C’est une couleur qui lui plombe le teint comme le moral. Mais la conseillère a l’air tellement ravi qu’elle n’ose pas la vexer.
En dépit de l’envie qu’elle a de fuir, elle enfile la veste. Elle espère que cela n’ira pas.
-Elle vous va parfaitement. Regardez comme elle tombe bien aux épaules et comme la taille est marquée, c’est exactement ce que vous cherchiez.
-Pas du tout ! songe la jeune fille, mais elle ne sait plus trop pourquoi. Elle en perd son latin.
-Le beige est la couleur à la mode. C’est ce qu’il faut porter. Et puis, il faut imaginer que vous portez un pantalon marron ou même un jean si vous n’en avez pas. Un jean rentré dans des bottes, ferait parfaitement l’affaire. Et si vous aviez une écharpe claire…
La vendeuse parle beaucoup. Elle réinvente la mode, voire l’allure de la jeune fille qu’elle a devant elle. Jeune fille, dont l’esprit s’embrouille. Elle éprouve une certaine difficulté à penser. Elle ne sait plus ce qu’elle veut. L’autre joue son rôle de conseillère avec une allégresse presque communicative.
Presque…
-Je n’aime pas la couleur, grimace la cliente difficile.
-Si vous n’aimez pas le beige…
Cela sonne comme un reproche.
La vendeuse se détourne agacée. A force de caprices, la cliente vient de lui faire perdre un temps précieux.
Les rôles inversés
Notez que la jeune fille vient de gaspiller une bonne demi-heure. Elle a aperçu, dans la vitrine, un article en quelque sorte truqué, l’a jugé seyant, puis s’est retrouvée peinant pour s’expliquer, et en essayer d’autres qui ne l’auraient jamais tentée. Pour finir, son ego n’est pas sorti tout à fait indemne de l’exercice : elle n’est pas assez bien faite pour pouvoir tout revêtir à l’instar des mannequins, sans compter qu’elle est devenue une péronnelle capricieuse qui a fait perdre un temps précieux à une travailleuse.
Moralité
On comprend qu’elle ait hésité à franchir le seuil de la boutique.
Postface
Malgré ces périls, par trop réels, il est essentiel d’essayer.